© Pascal Moguérou - Tous droits réservés

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On me connait pour mes illustrations, mais je crois bien éprouver autant, sinon plus, de plaisir en la compagnie des mots... Voici quelques textes tirés de mes livres. J'espère qu'ils vous plairont!

Album magique Fantasy fantastique jeunesse Beau Livre contes magie petit peuple Illustrations Légendes Féerie sorcières Korrigans lutins dragons fées imaginaire littérature française Bretagne Monts d'Arrée Finistère Pascal Moguérou auteur-illustrateur dessinateur peintre dessin  

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Lommig

Quand la clochette du café tinta, tous, machinalement, tournèrent la tête pour voir entrer le nouveau venu.

« Il est arrivé un grand malheur dans les bois !… »

Celui qui avait prononcé ces mots s’appelait Lommig et était considéré par tous comme un esprit simple, un brave cœur, en actes comme en pensées d’ailleurs… Il vivait dans une petite masure au fin fond de la forêt, dont la porte et les volets, pas plus que le chaume du toit n’étaient un obstacle depuis belle lurette aux caprices de dame nature. « Le fou des arbres », ainsi le surnommait-on et il s’en accommodait fort bien.

D’ordinaire, sa présence aurait déclenchée moqueries et quolibets, mais l’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte portait sur son visage les stigmates d’une horreur sans nom et ce qui flottait dans l’azur de ses yeux, à la frange de la folie, confina la moindre plaisanterie au fond des gosiers…

 

Cette région reculée de Bretagne vivait des temps de grands changements. De nouvelles voies de communication s’étaient ouvertes, reliant les grandes villes entre elles. Depuis peu, des bûcherons, engagés par la compagnie des chemins de fer, s’étaient installés dans le petit hôtel du village avec pour mission de creuser dans l’immense forêt qui couvrait la région une voie de passage pour le futur tronçon du train… Mais depuis deux jours, la douzaine d’hommes n’était pas revenue à l’hôtel. L’hôtelier cependant, supposant qu’ils étaient restés sur place pour avancer l’ouvrage, n’avait pas jugé utile de signaler leur absence.

 

En arrivant à la clairière, la petite troupe se figea. Pétrifiés d’horreur devant l’insoutenable spectacle qui s’offrait à eux, les hommes se taisaient. Les peurs ancestrales revenaient chanter à leur mémoire et le silence qui régnait autour d’eux hurlait douloureusement à leurs oreilles. La vie même semblait avoir quitté ces lieux…

L’équipe de forestiers était là, du moins ce qu’il en restait… On aurait dit que les corps avaient fusionné avec les grands chênes alentour, comme des rubis enchâssés dans l’écorce des arbres. L’horrible spectacle de cette pantomime macabre où les visages des corps broyés qui émergeaient encore du bois reflétaient une terreur sans nom, était insupportable, même pour les cœurs les plus aguerris. Les pauvres marionnettes désarticulées qui avaient été des hommes faisaient penser à des noyés surnageant dans une mer déchaînée…

 

Lommig savait, il avait eu beau prévenir du danger, lancer de vaines menaces à la ronde, des mises en garde qui ne recevaient que railleries comme écho… mais il savait. Il avait entendu durant les nuits passées, recroquevillé sur sa paillasse, monter les plaintes lugubres qui se mêlaient au vent du nord, ces plaintes disaient leur rage, ces mugissements hurlaient leur colère vis-à-vis des intrus qui osaient envahir et mettre à mal leur univers… Lommig avait entendu le cœur noir de la terre chanter sa haine des hommes.

 

Il réalisa soudain qu’il était seul en entendant les hurlements de terreur de ses compagnons, s’éteindre et disparaître dans le lointain…

 

Pour la première fois en quittant la forêt, il éprouva de la peur et comprit confusément que de terrifiants gardiens veillaient désormais sur ces lieux…

 

… et qu’il n’était plus le bienvenu.

( Extrait - l’Heure des Fées - © Pascal Moguérou )

La mort du roi

Quand vint son heure, on le porta au pied de l’autel, dans la petite église du village. Il avait vécu une vie de labeur, travaillant ici ou là quand on le lui permettait. Avec ses mains pour toute fortune, jour après jour, il s’était dépensé et usé sur les terres des autres.

Toute à sa dévotion, l’assemblée en recueillement sursauta quand la lourde porte de l’église s’ouvrit avec fracas.

Les oiseaux vinrent d’abord en un vol désordonné et joyeux, brisant de leur chant le silence oppressant du lieu. Le malaise se fit plus pesant encore, les langues étaient liées et l’assistance retenait son souffle…

Une étrange et fantastique procession entra alors…En tête, voletaient joyeusement des petites boules de lumière, s’envolant prestement vers l’autel pour revenir aussitôt s’enrouler autour des bâtons de pouvoir des trois grands korrigans qui ouvraient la marche. Les bêtes de la forêt; renard et sanglier, lièvre et chevreuil, escorte silencieuse et méfiante, les entouraient. Suivait un groupe de belles dames dont la beauté tranquille irradiait d’une douloureuse sagesse. Comme elles avançaient, distraitement, leurs doigts graciles caressaient les piliers de la nef et la pierre se mettait à luire d’une lumière bleutée qui chassait l’ombre dans les recoins. Une multitude de gnomes, lutins et farfadets gambadaient gaiement à leurs pieds ; puis venaient les sylphes à la lente et gracieuse démarche, peau d’écorce et lianes de lierre pour toute parure. Sous leur pas, le sol pavé de l’église se couvrait de mousse…

« Les fées, ma doué ! Les fées, vous dis-je !... »

« Mais c’est un lieu consacré, elles ne peuvent entrer !... »

Indifférentes à cette vérité, et sans doute dans l’ignorance de celle-ci, les fées étaient bien là, virevoltant avec malice au dessus des têtes de la dévote assemblée.

Le cortège arriva à l’autel et fit cercle autour du cercueil.

« Si tant est que l’humanité détienne une quelconque sagesse, celui-là en était le gardien ! » les paroles du premier sage grondèrent comme l’orage sur la mer, l’auditoire restait muet.

« Mon étonnement est grand de voir une aussi noble et grande assemblée réunie en ce lieu pour honorer cet homme ! Je n’ai pas souvenir avoir vu une telle réunion lui venir en aide de son vivant. » Les yeux sombres fixés sur l’assemblée, le korrigan continua… « Quand votre maudite foi fermait vos cœurs à nos appels, lui venait à nous avec toute sa richesse ; c’était une miche de pain ou le morceau de lard que vous daignez lui octroyer après des jours de labeur dans vos superbes fermes. C’était son seul bien, mais il nous le donnait, et de ce pain et ou de ce lard pour cent et plus, nous faisions un festin ! »

« Il a passé sa vie à œuvrer pour vous, à vous enrichir et vous alliez le mettre dans la fosse commune, pour l’oublier bien vite. Toi, le prêtre, garde son âme, elle ne nous intéresse pas ! Dans votre monde, il était miséreux, nous chanterons ses mérites et les vents porteront aux quatre coins du monde le souvenir de sa bonté et de son noble cœur. En lui, vous n’avez vu qu’un gueux alors qu’il était plus qu’un seigneur ! Il nous a honoré de son amitié, nous ne vous laisserons pas l’oublier, nous l’emportons en notre royaume et lui ferons de dignes funérailles… »

 

Le vieux korrigan s’avança d’un pas vers l’assemblée qui se tassa de plus belle et, brandissant un bâton accusateur:

« Beaux velours et belles dentelles, vous, puissants de ce monde, courberez la tête en signe de respect, vos fronts porteront pour toujours la marque d’ignominie et, passant près de sa tombe secrète, la tête baissée vous saurez car votre cœur vous dira… »

 

« Ici repose un très grand roi !... »

( Extrait - l’Heure des Fées - © Pascal Moguérou )

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Il y a de l'humilité dans l'air.

L’aventure que je vais vous conter, m’est arrivée alors que je cheminais depuis déjà un bon moment, au cœur d’une vaste forêt de sapins magnifiques.

J’avançais gaillardement dans cette agréable et silencieuse pénombre, humant avec délice la senteur poivrée des épines de pin et l’odeur d’humus qui montait du sol. Au loin, j’entendais les jacassements d’une pie qui faisait écho au cri rauque d’un geai.

J’allais mon chemin, quand soudain, un craquement retentissant interrompit le fil de mes pensées ! L’oreille dressée, m’attendant à voir surgir une bruyante famille de sangliers à qui il est plutôt avisé de laisser passage, je me tenais aussi immobile qu’une souche ! Quelle ne fut pas ma surprise de voir surgir devant moi la silhouette démesurée d’un humain !

Il faut vous dire que le sang des Gougniafions par un lointain cousinage avec les Trublions coule dans mes veines, aussi, n’écoutant que ce courage propre à mes ancêtres, je me cachais prudemment ! Allongé sur un moelleux tapis d’épines, j’observais plus attentivement l’importun. L’homme était cassé en deux, ce qu’au début, je mis sur le compte d’une difformité congénitale. Il est vrai que de toutes les espèces vivantes, l’humain est sans conteste celui qui se retrouve affublé de toutes les tares de la création ! Mais en y regardant mieux, je m’aperçus que mon bonhomme était en quête de quelque chose ! Pour avoir assisté à ce curieux cérémonial que les humains appellent : «la messe», je supposais qu’il était en pleine conversation avec l’une de ces divinités qui les font tant frémir… Sa dévotion était pour le moins impressionnante, et que je pose un genou à terre, et que je me prosterne, et que je m’allonge, et que je rampe, son manège semblait sans fin ! Il avait également un bâton qu’il n’arrêtait pas d’agiter devant lui comme pour conjurer d’invisibles sorts, couchant les fougères, fouillant dans les tas de bois mort, dérangeant les mousses. Toute à ma perplexité devant de si curieuses façons, je le vis tout à coup tomber genoux à terre ! Alors que je le supposais en pleine transe mystique, je vis le drôle se relever et faillis m’étouffer de rire! Ce que j’avais pris pour des bondieuseries n’était qu’une vulgaire quête de nourritures terrestres ! Le bougre, avec d’infinies précautions et une révérence quasi religieuse, contemplait béatement, sous toutes les coutures, le magnifique cèpe qu’il venait de débusquer ! Je le vis d’un coup se mettre à courir en tous sens en proie, semble-t-il, à un total désarroi. Je m’esclaffais de plus belle. Ce grand couillon d’humanité, dans sa recherche fanatique du bolet sacré, en avait laissé son panier loin derrière lui et n’arrivait plus à le retrouver ! Vous ne me croirez sans doute pas mais, pendant un bref instant, j’eus presque de la pitié pour lui !

 

Comme on dit chez nous : «  charité bien ordonnée commence par soi-même » ! Je ne mis pas longtemps à oublier sa tragédie et, souriant encore de sa malchance, repris ma route. Une chose me paraissait acquise pourtant, son dieu, ce jour-là, n’avait pas jugé utile de l’accompagner en forêt.

… ou bien alors, il n’aimait pas les champignons…

( Extrait - Le grand livre des Korrigans - © Pascal Moguérou )

L'or du Leprechaun.

Dans le comté de Kerry en Irlande, une vieille histoire raconte qu’un de ces lutins facétieux, un Leprechaun du nom de Seamus O’Leary, avait élu domicile dans la ferme d’un vieux paysan du coin. Le brave homme ne manquait pas de courage, mais les années lui avaient courbé le dos et il avait rendu ses dernières forces en s’échinant sur un maigre lopin de terre qui donnait plus de cailloux que de patates !

"Ce champ aurait grand besoin d’être labouré ! " se dit Seamus O’Leary, consterné devant le triste spectacle de la garenne où ronces et genêts se livraient une guerre sans merci. Qu’à cela ne tienne, cette nuit-là, notre finaud, drapé dans un charme d’invisibilité, alla semer dans les fermes alentour de bien curieuses graines aux oreilles des voisins endormis… Songes de trésor, rêves d’or, espoirs de richesses sans nom ; ces graines s’appelaient cupidité et envie, désir et avidité… Ainsi, quand aux premiers chants du coq, les rustres s’éveillèrent un à un, l’esprit encore embrumé par d’étranges et entêtants souvenirs, ils ne se rendirent compte qu’ils se dirigeaient vers le champ du vieil homme, qui une bèche sur l’épaule, qui une pioche à la main, qu’une fois tous arrivés sur place !... Tous se connaissaient de longue date mais c’est le regard lourd de suspicion, que chacun partit dans son coin se mettre à l’ouvrage. Seamus, confortablement installé sur une vieille souche, savourait chaque pelletée, chaque coup de pioche ! Quand il sentait fléchir l’ardeur des hommes, il s’en venait, toujours invisible, susurrer à leurs oreilles, et comme par magie, le ballet des pelles et des pioches reprenait de plus belle ! La journée passa ainsi, entre acharnement et déception. Les cœurs cupides avaient si bien travaillé que le champ, le soir venu, était entièrement retourné. Le vieil homme, attiré par le bruit, s’en était venu et n’avait de cesse de remercier ses "bienfaiteurs" ! Ceux-ci, harassés de fatigue, émergeaient peu à peu de cette étrange béatitude et contemplaient sans comprendre le "fruit de leur labeur".

L’or de Seamus n’avait bien sûr jamais été là…

Mais à la fin de l’été, alors que notre lutin s’amusait encore du bon tour qu’il avait joué aux voisins du vieux paysan, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine fierté devant le spectacle majestueux de ce champ où avait poussé, à la place des ronces et des ajoncs, le plus beau des blés qu’il ait été donné de voir en Irlande !

"Finalement, il y avait bien un trésor dans ce champ ! Tu l’auras mérité ton or, mon vieil ami" ; songea Seamus en contemplant fasciné le merveilleux spectacle de cette mer d’or qui ondoyait doucement au gré de la brise et luisait de mille feux sous le soleil…

( Extrait - Le Fabuleux Abéféedaire Farfelu - © Pascal Moguérou )

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Le pêcheur & la Mari Morgan

Yann pestait contre le mauvais sort qui semblait s’acharner contre lui. Depuis quatre jours, les vents menaient grande sarabande et la mer, sous ses caresses vigoureuses, avait tourné en grosse houle. Et rien à chaque remontée, le chalut restait désespérément vide. À peine de quoi nourrir le chat, c’est dire ! Les autres chalutiers, sentant venir le grain, avaient jugé plus prudent de regagner le port…Yann, têtu, restait le dernier en mer. Pour faire bonne mesure, il avait mouillé une dizaine de casiers sur les hauts fonds des Roches Noires, mais c’était le même refrain, quand il les remontait, il n’y trouvait rien, pas d’araignée ni de tourteaux, encore moins un homard, juste une ribambelle de crabes verts qui s’empressaient de chaparder tout le "bouet" qu’il y mettait. C’était à désespérer du métier.

Le jour déclinait vite et une masse de gros nuages noirs, annonciateurs de tempête, arrivait du Nord. Yann mouilla ses filets :"encore une dernière fois !  se dit-il en jetant un regard noir à la houle qui forcissait. Après plusieurs tours de traîne, Yann commença sans grand espoir à remonter le filet. Sentant une résistance, son regard s’éclaira : "Oh, oh… se dit-il, ce serait la prise miracle que je ne serai pas étonné ! "Plein d’espoir, il redoubla d’efforts. Le filet, décidément pesait à remonter. Yann sentit son petit chalutier rouler d'un coup, alors que le fond de la nasse était à flanc du bateau. "Holà, qu'est-ce que j'ai pris ? ça remue comme dix diables dans un sac!" Plus curieux qu'effrayé, Yann se pencha pour contempler sa prise. L'horreur se peignit sur son visage alors que deux yeux, noirs de rage, le fixaient au travers des mailles du filet. "Maudit humain! Relâche-moi ou par le grand Kraken, ce n'est pas ton misérable piège que je viderais de mes frères-poissons, mais bien ta pauvre carcasse dont je boirais la vie! ! " Yann, dans un cri d'effroi fit un bond en arrière: "Ma Doué! Une Mari Morgan, j'ai attrapé une démone!" Comme pour confirmer ses mots, plusieurs longs tentacules émergeant du filet fouettaient rageusement l'air, et tentaient en vain d'attraper le pauvre pêcheur qui n'en menait pas large: "Oh bonté divine, se lamenta-t-il, j'avais bien besoin de ça !" Comme il s'en voulait à présent d'avoir, enfant, raillé et s'être moqué des grands-parents, alors qu'ils lui contaient des histoires qu'il prenait pour fariboles, parlant de ces êtres surnaturels qui hantaient les profondeurs marines.

Avisant le palan du chalut et surtout pour se convaincre qu'il ne rêvait pas, notre infortuné pêcheur décida de haler le filet à l'arrière du bateau. La Mari Morgan hurla sa rage d'être sortie ainsi hors de son élément. Ses tentacules comme autant de fouets claquaient sur le bois du pont avec fureur. Mais le filet tint bon. La "belle" dût calmer sa colère, tant ses tentatives pour s'échapper ne faisaient que l'empêtrer davantage. Yann, le dos collé à la cabine du chalutier et armé d'un croc, contemplait éberlué ce saisissant spectacle. Ce n'était pas un rêve. L'extraordinaire captive le regardait fixement, les poings serrés sur les mailles du filet. Les tentacules finissant son corps, ramassés, enroulés sous elle au fond de la nasse. Notre pauvre Yann n'aurait su dire le temps que dura le silencieux face à face. "Alors humain, nous n'allons pas rester ainsi?" De la colère rageuse, la voix avait à présent pris des intonations charmeuses, enjôleuses même. Rendant notre brave Yann encore plus méfiant. "Que comptes-tu faire? Je commence à suffoquer ainsi, hors de l'eau! " Avisant un seau attaché à un bout, Yann le lança par dessus bord et une fois remonté, jeta sans plus de cérémonie, le contenu à la figure de la Mari Morgan qui s'ébroua de surprise, faisant frémir la masse ondulante de tentacules.

"Tu es étrange l'humain, dit-elle en remettant en place les longues mèches brunes de sa chevelure d'un geste de coquetterie toute féminine. Un autre marin m'aurait déjà transpercé de son harpon au fer bien aiguisé. Toi, tu m'asperges pour m'empêcher d'étouffer..." " Toi, par contre, tu as dû bien t'amuser à me voir remonter mes filets vides, encore et encore des jours durant!" La Morgane laissa échapper un petit rire: " Je suis joyeuse, c'est dans ma nature, fit-elle en un sourire inquiétant qui laissait entrevoir deux rangées de petites dents pointues et acérées; et puis, dit-elle le regard soudain sombre où perçait une certaine tristesse, ici c'est froid, tout n'est que solitude et les occasions de rire sont assez rares! Et la Mari Morgan se mit à parler longtemps, racontant ses luttes avec les grands rorquals, les requins et les poulpes géants des profondeurs abyssales. Elle dit sa peine au souvenir des marins noyés, alors qu'elle voulait simplement leur montrer son monde aquatique, et son désespoir de comprendre bien trop tard que leur nature humaine, les empêchait de vivre comme elle dans l'élément liquide. Yann écoutait, l'arrosant de temps en temps. Elle dit encore sa tristesse de lire une horreur sans nom, dans leurs yeux, alors qu'elle ne cherchait que leur amitié; et comment elle se résolut à la fin, à trouver refuge au plus profond des abysses, ne remontant que pour semer la peur dans l'esprit de l'homme, et bâtir la légende du monstre avide de chair humaine.

Notre brave pêcheur à la fin du récit, était bouleversé. Il en avait oublié la nuit qui venait et la tempête qui s'annonçait. Le petit chalutier était à présent chahuté, comme coquille de noix par les flots tumultueux. S’approchant de la Mari Morgan en titubant, tant le bateau tanguait, Yann tira sur le bout qui maintenait fermé le fond du filet, libérant du coup sa captive qui s'extirpa du piège de mailles, en ondulant. La Mari Morgan sitôt libérée monta sur le plat-bord du chalutier. Elle se retourna et regarda intensément le pêcheur. "Pourquoi? " lui demanda-t-elle. " II faut bien croire!" fît Yann. Un sourire malicieux vint éclairer le joli minois de la belle qui, en un bond prodigieux, plongea dans les eaux tourmentées. Yann, rappelé à la réalité par des vents de plus en plus violents, se hâta vers l'avant pour remonter l'ancre. "J'ai intérêt à me dépêcher de rentrer au port. Tant pis pour les casiers, ils seront encore là demain!..."

Le moteur hoqueta puis l'hélice se mit à brasser l'eau dans un tourbillon d'écume... "Allez brave cœur, retour au port!" se dit-il en souriant. Alors qu'il lançait les gaz, un appel surgit de l'eau noire. "Holà, l'humain!" Jetant un œil par dessus bord, il vit la Mari Morgan émerger à la surface. "Que veux-tu ma belle ? " En réponse à sa question, une véritable pluie de gros homards frétillants, jaillit de l'eau et s'abattit sur le pont du chalutier. Il y en avait trente, cinquante peut-être, un vrai trésor! Yann qui n'en croyait pas ses yeux, riait à gorge déployée. "C'est pour toi, et pour me faire pardonner!" Yann qui la voyait déjà s'éloigner, s'agrippa au bord et cria pour dominer les hurlements du vent; "seras-tu là demain ? ", "Après tant de temps, j'ai peut-être trouvé un ami, ce n'est pas pour le perdre aussitôt! cria-t-elle en riant, à demain l'humain!" "Je m'appelle Yann!" "Que les vents te soient favorables Yann Le pêcheur!" entendit-il encore par dessus les flots.

Le petit chalutier rentra gaillardement au port, insouciant des vents hurlants, se jouant des récifs et de la mer démontée. Et une fois sa précieuse cargaison déchargée, Yann offrit une tournée générale au café du port, mais ne parla jamais de l'extraordinaire rencontre.. Et si les jours suivants, quelques petits malins le suivirent bien sur son lieu de pêche, ils en furent pour leurs frais et abandonnèrent l'endroit qu'ils qualifièrent de "maudit" pour des fonds plus providentiels…

( Extrait- Le Fabuleux Abéféedaire Farfelu - © Pascal Moguérou )

Le Mange-peur 

Une branche venait taper furieusement contre le volet de la chambre et empêchait Bastien de trouver le sommeil. En fin de journée, le temps s’était dégradé pour se muer bien vite en une méchante tempête. Du fond de son lit, le gamin écoutait le chant lugubre du vent qui hurlait sa fureur en bourrasques violentes au-dehors…

Bastien détestait cet endroit, cette bicoque et sa chambre, mais plus que tout, il haïssait la nuit !... Car avec la nuit venait la peur. Depuis qu’il habitait cette maison, il se réveillait presque toutes les nuits, ruisselant de sueur, en proie à d’affreux cauchemars, au point d’effrayer ses parents par ses hurlements de terreur. Il fallait toute la douceur et la persuasion de sa mère, ainsi que force caresses et verres de lait chaud, pour qu’il ose à nouveau fermer les yeux et se rendormir, sa petite main nichée dans celle de sa mère restée à son chevet.

Au début, tout avait été pour le mieux. Le déménagement s’était déroulé sans accroc et il avait posé ses valises sous ce nouveau toit. Disons plutôt qu’il avait dû faire contre mauvaise fortune bon cœur, et suivre sans trop rechigner ses parents qui, mutation du paternel oblige, avaient déniché cette maison plantée sur la lande face à la mer… La respectable bâtisse datait du début du siècle, quand l’engouement des gens de la ville pour les bienfaits de l’air iodé les avait fait migrer, pour une villégiature d’été, vers le climat revigorant qu’offre la Bretagne. L’endroit était pittoresque et l’enfant, qui n’avait de cesse de découvrir de nouveaux lieux où il pouvait à loisir laisser libre cours à ses velléités d’aventurier en herbe, l’avait peu à peu adopté.

Comme si la tempête ne suffisait pas, l’orage s’était lui aussi mis de la partie, et Bastien voyait les éclairs illuminer la nuit au travers des persiennes des volets. Sous les assauts dantesques du vent, il écoutait avec une certaine angoisse, gémir et craquer la vieille demeure. Mais depuis le temps, se disait-il, elle avait dû en voir de ces tempêtes et il ne doutait pas que, cette fois-ci encore, elle supporterait sans faillir le déchaînement de colère de dame nature!...

Quelque part au-dessus de sa chambre, dans ce royaume d’obscurité qu’était le grenier, la chose tapie parmi les ombres était dans une rage froide. Elle aussi détestait les orages. Non pas qu’elle les craignait, elle n’en avait cure, mais parce que le vacarme assourdissant du tonnerre finissait toujours par réveiller ces « chères petites êtes blondes » et les gardait éveillées, tremblantes et en pleurs dans les bras de leurs maudits parents !... Et la proie si convoitée lui échappait invariablement ! À maintes reprises pourtant, durant le sommeil de l’enfant, il avait lancé sur lui ses charmes nauséeux, distillant le poison-cauchemar au creux de son sommeil… Nuit après nuit, il était revenu, s’approchant assez pour se délecter avec gloutonnerie des effluves de peur que l’enfant suintait par tous les pores de sa peau. Peu à peu, sa raison faiblissant, viendrait le moment où l’enfant serait à sa merci, prêt à basculer dans l’obscur pour devenir à son tour une âme perdue qu’il pourrait cueillir sans effort !...

Il retrouverait alors, c’est sûr, du crédit aux yeux du Maudit, son maître, en lui ramenant ce sang nouveau dont il avait si grand’soif , en son royaume de ténèbres… Mais les choses n’étaient plus aussi simples qu’autrefois. Cette maudite électricité, comme elle chassait les ombres, avait effacé les vieilles peurs du cœur des hommes. L’humain semblait ne plus croire en rien ; même ses temples, où il allait se réfugier naguère avec crainte, se vidaient irrémédiablement…

Plus que tout, il avait énormément de mal à percer les défenses de ce jeune humain… Il ne comprenait pas cette force qui animait l’esprit du jeune garçon. À cet âge juvénile, la foi balbutiante qu’éprouvaient les enfants ne constituait qu’une piètre protection face aux charmes puissants dont il se servait. C’était autre chose !? Au cœur de ses rêves, il se heurtait à d’étranges barrières. Mais il s’acharnait, se disant que sa victoire n’en aurait que plus de mérite aux yeux de son maître…

Ce que ne pouvait savoir l’Alp Luach’ra  « le gobeur de rêves » c’est que la grand-mère de Bastien avait été, en son temps, une puissante rebouteuse… et bien plus encore : jeteuse de sorts, mangeuse de feu et même… Goach’, allaient jusqu’à murmurer certains. Et si ses parents s’étaient rapprochés de leurs racines en Bretagne, ce n’était pas sans raison. Avant de disparaître, la mère de sa mère les avait prévenus, mis en garde contre l’inévitable… Elle avait fait venir l’enfant à son chevet et, usant de ses dons de clairvoyance, avait senti l’énorme potentiel qui dormait encore en lui. Son énergie était comme un diamant d’une incroyable pureté, enchâssé dans une gangue extraordinairement dure. Dans un hoquet de surprise, elle sut d’un coup ce qu’il serait… Elle n’avait rencontré qu’une fois, il y avait bien longtemps de cela, un être doté de telles facultés… Bastien, tout à sa jeunesse insouciante, l’ignorait bien sûr, mais il serait un jour un sorcier puissant, un de ces êtres de lumière destinés à combattre le pouvoir des ombres et des fées noires… un Mange-peur !

Ce dont était loin de se douter l’Alp Luach’ra, c’est qu’un jour prochain, les pouvoirs de Bastien s’éveilleraient. Ce serait sans doute durant l’une de ces nuits où la tempête ferait grand tapage au-dehors, une nuit où les vents fous régneraient en maîtres sur les côtes de Bretagne. Une nouvelle nuit d’espoir pour la chose dans l’ombre. Mais, manifestant des pouvoirs dont il était loin de soupçonner l’existence, Bastien ferait cette fois face à son cauchemar ! En proie à une totale panique devant le déferlement de fureur de l’enfant, la chose immonde tenterait bien de fuir mais n’y parviendrait pas… et ses hurlements de terreur et de souffrance iraient se perdre dans le chaos de la tourmente !... Au matin, le peu de souvenirs qui resteraient accrochés à sa mémoire seraient comme ces lambeaux d’obscurité qui se délitent et fuient face au jour triomphant !...  

( Extrait- Sombres Féeries - © Pascal Moguérou )

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